
Les points clés
À retenir- En choisissant de rester sur son site historique de 11 hectares, Fives Nordon évite d'artificialiser de nouveaux sols. Le programme Second Souffle y représente 40 M€ sur 2023-2030 pour doubler la capacité de production afin accompagner la transformation du secteur de l’énergie et participer au programme des EPR2.
- La Métropole du Grand Nancy a souhaité conserver la vocation industrielle du site, et la Région Grand Est a apporté 1 M€ à la première tranche de 15 M€, avec le concours de France 2030.
- L’usine s’intègre dans son environnement avec notamment des nouveaux bâtiments qui respectent les prescriptions des Architectes des Bâtiments de France et un arrêt de trolleybus qui dessert l'entrée du site.
- Les riverains ont découvert les ateliers lors des portes ouvertes de 2024, qui ont attiré près de 500 visiteurs, et un projet d’ouverture du parc de 5 hectares au public est en réflexion entre Fives Nordon et la Ville de Nancy.
- L'Académie Fives Nordon forme chaque année 1.500 stagiaires de la formation professionnelle.
Au Nord, c’étaient les corons ; à Nancy, c’est Fives Nordon. Créée en 1904 dans la Capitale des Ducs de Lorraine, cette entreprise française spécialisée dans la tuyauterie industrielle pour le secteur énergétique, et particulièrement nucléaire, a lancé en 2023 le projet Second Souffle : 40 M€ d’investissements d’ici 2030, avec l’appui de la Métropole et de la Région, pour maintenir une industrie de pointe en ville avec une modernisation du site historique, un doublement de sa capacité de production et davantage d’ouverture sur son environnement.
Une institution nancéienne
L’histoire commence quand Gustave Nordon, 27 ans, fonde avec son frère une petite entreprise de chaudronnerie : Nordon Frères, dans laquelle les rejoindront leurs trois autres frères ainsi qu’un beau-frère. Inventeur prolifique issue d’une famille juive et pauvre, il dépose 23 brevets entre 1917 et 1940. Quand Vichy interdit aux juifs de diriger leurs entreprises, il continue à diriger la sienne clandestinement. Il livrait lui-même des denrées aux familles juives enfermées au camp d’Écrouves, le “Drancy lorrain”, mettait des enfants à l’abri et aidait des familles à passer en zone libre, Arrêté avec son épouse Berthe le 2 mars 1944, Gustave Nordon est déporté à Auschwitz, dans le même convoi que Simone Veil, et assassiné le 16 avril. « Le destin de Gustave Nordon ancre davantage les racines de l’entreprise à Nancy », souligne Mathieu Klein, Maire de Nancy et Président de la Métropole du Grand Nancy. Un pont porte aujourd’hui son nom, à deux pas du site.
Cent vingt-deux ans plus tard, Fives Nordon a participé à la construction de l’ensemble du parc nucléaire français et fabrique les lignes de tuyauterie les plus stratégiques de l’EPR. Son siège social est toujours à Nancy, avenue du XXe Corps, à 20 minutes à pied de la place Stanislas. C’est le seul industriel d’envergure encore implanté dans le tissu urbain nancéien, sur un site de 11 hectares. « Quand on dit Nordon aux Nancéiens, ils connaissent, résume Jean-Jacques Depuydt, président de Fives Nordon. Dans l’histoire de Nordon, il y a celle de la famille fondatrice, mais aussi celle de beaucoup de familles qui y ont travaillé de père en fils. Nous avons eu beaucoup de fratries. »
La réputation se transmet aussi par le bouche-à-oreille. Valentin Vigogne, qui a suivi une reconversion vers le métier de soudeur, en est l’exemple : « C’est grâce à ma sœur que j’ai connu Fives Nordon. Elle travaillait dans un petit restaurant où les salariés venaient déjeuner, et elle m’a transmis un contact. » Pour Florian Ehrenfeld, animateur Q3SE (qualité, sécurité, sûreté, santé, environnement) qui a toujours vécu dans l’agglomération nancéienne, Fives Nordon fait partie du paysage depuis ses études : « Comme je viens d’une filière industrielle, Fives Nordon consistue la première référence dès le lycée. J’étais à Henri-Loritz, à deux pas du site. Quand j’ai dit à mes professeurs que je comptais y postuler, ils m’ont répondu : « Fonce, c’est une super entreprise. » Ce lien fort entre Fives Nordon et le territoire a pesé lourd au moment de décider de l’avenir du site.
Maintenir l’industrie en ville, un choix partagé
Lorsque Jean-Jacques Depuydt prend la direction du site en 2018, le contexte est sombre : fermeture de Fessenheim, 14 réacteurs promis à l’arrêt, plus de construction neuve en vue. Le redémarrage du programme nucléaire français quelques années plus tard ouvre un nouveau cycle et pose une question : se développer en périphérie ou rester en centre-ville ? « Quand on a décidé de réinvestir, la destination du site a fait partie des discussions avec la Métropole. Le fait qu’elle veuille lui conserver une vocation industrielle nous a permis d’orienter l’investissement sur le site existant », explique-t-il. D’autres arguments ont pesé : un foncier déjà industriel, qui évite d’artificialiser de nouveaux sols ; la densité des écoles et lycées professionnels du territoire ; l’attractivité pour les salariés. « Être en centre-ville apporte tout un tas d’avantages pour nos collaborateurs : venir à vélo, en trottinette, en trolley ou à pied, déjeuner à proximité, et même dans le parc… » Mathieu Klein a porté ce choix publiquement : « Le destin de Fives Nordon est lié à la ville de Nancy. Nous pouvons bâtir un territoire agréable à vivre tout en assurant le développement de son industrie. »
Lancé à l’occasion des 120 ans de l’entreprise, le programme Second Souffle doit doubler la capacité de production du site pour répondre aux besoins du secteur de l’énergie (EDF avec le programme EPR2, le réacteur du CEA à Cadarache et de TechnicAtome,…) . Une première tranche de 15 M€ a bénéficié d’un soutien de 1 M€ de la Région Grand Est et du concours de France 2030. Elle comprend une nouvelle cintreuse par induction, déjà en production, qui fait de Fives Nordon le seul cintreur français capable de produire les tuyauteries du circuit primaire des réacteurs, ainsi qu’un atelier neuf de 3 300 m². Un « atelier blanc », dédié à l’acier inoxydable, a été modernisé. L’extension de l’atelier carbone, dit « atelier noir », a démarré : les terrassements sont engagés et les pieux forés. Le site entier est repensé. Les accès piétons sont recentrés sur une allée boisée pour être séparés des flux logistiques, qui vont augmenter avec la capacité de production.

La coopération avec la Métropole et la Ville de Nancy se joue sur des sujets très concrets. Elle a facilité le dialogue avec les Architectes des Bâtiments de France, indispensable car une villa alsacienne aux façades classées se dresse à l’entrée du site. « Notre architecte a dû modifier un peu son programme, mais quand on discute, on trouve des solutions. Il faut être constructif des deux côtés, et pragmatique », note Jean-Jacques Depuydt. Autre sujet : les deux ponts qui encadrent le site. Tout déclassement ou changement de gabarit pourrait bloquer l’expédition des pièces. « À chaque fois, que ce soit pour les travaux de la Métropole ou les nôtres, il y a de nombreux échanges pour maintenir nos capacités industrielles. » Et faire vivre l’industrie en ville implique également d’embarquer ceux qui vivent de l’autre côté des grilles.
Une usine qui s’ouvre à ses voisins
Longtemps, le site est resté confidentiel. « On ne nous voyait plus derrière notre parc », reconnaît son président. Les portes ouvertes organisées pour les 120 ans du site, lors des Journées européennes du patrimoine 2024, ont changé le regard : près de 500 visiteurs sont venus. Florian Ehrenfeld guidait les groupes dans les ateliers : « Les plus intéressés, c’étaient les ados et les enfants. Les gens venaient par curiosité et, une fois entrés, ils se disaient qu’ils n’auraient jamais cru que derrière les grilles, il y avait de tels ateliers avec de tels équipements. »
Michel Bizot, retraité installé en 2022 dans un immeuble qui donne sur le site, faisait partie des visiteurs : « Je vois avec effarement la désindustrialisation de la France. Si le site avait été une friche, je n’aurais sûrement pas acheté cet appartement. Là, dès le matin, j’entends l’usine travailler. Ce ne sont pas des bruits gênants, ce sont ceux d’une entreprise qui tourne. » Lors de la visite, il a été frappé par « l’extrême sophistication » du travail réalisé. Son unique souhait : « Que Fives Nordon reste là ! »
L’intégration passe aussi par la mobilité. Depuis avril 2025, une station de la nouvelle ligne de trolleybus dessert l’entrée du site, et l’ancienne voie du tram a été ouverte aux cyclistes. Florian Ehrenfeld en profite chaque jour avec son vélo électrique : « Jusqu’à l’entrée de Nancy, j’ai 90 % de pistes cyclables depuis mon domicile. Je mets 10 à 15 minutes alors que j’ai des amis qui font une demi-heure de route pour aller au travail et subissent les bouchons, le prix de l’essence… Avoir un site industriel en plein cœur de ville, c’est peu banal, et c’est un énorme avantage. »
D’autres projets doivent renforcer ce lien. Début 2027, dans le cadre de la démarche Art Dans Nancy, des artistes réaliseront une fresque sur la biodiversité sur le mur d’enceinte qui longe la Meurthe, au bord du chemin fréquenté par les promeneurs et les coureurs. Fives Nordon projette également d’ouvrir au public son parc de 5 hectares qui comporte notamment un séquoia centenaire. « C’est un projet qui présente quelques contraintes, donc on aura besoin de la Métropole », précise Jean-Jacques Depuydt. Des échanges sont en cours avec les services de la Ville pour étudier la faisabilité. Le séquoia a d’ailleurs déjà bénéficié de cette coopération : quand l’arbre a perdu une branche, ce sont les jardiniers de la Pépinière, le plus grand parc municipal de la ville, qui sont venus l’ausculter. Cette attention au patrimoine vert fait partie des différentes actions de Fives Nordon pour minimiser son impact sur l’environnement.

Une empreinte environnementale maîtrisée
Industrie en ville rime souvent, dans les esprits, avec pollution. « Je comprends le raccourci, répond Florian Ehrenfeld. Mais chez Fives Nordon, nous avons chaque année des plans d’action pour limiter notre impact énergétique. Par exemple, nos fours de traitement thermique chauffent des pièces à plusieurs centaines de degrés, et cette chaleur est perdue. Nous étudions comment la récupérer pour chauffer les ateliers. Ce sont plein de petites actions comme celle-là, mises bout à bout, qui font la différence. »
Une partie de l’électricité du site provient déjà du barrage hydroélectrique situé à 400 mètres au niveau de la Meurthe. En 2025, la consommation annuelle du complexe a été couverte à 30 % grâce à cette infrastructure. Et cette dernière alimentera le nouvel atelier, qui sera aussi équipé de panneaux solaires. L’optimisation énergétique du site fait l’objet d’une concertation avec la Métropole. Et Jean-Jacques Depuydt ne compte pas s’arrêter là : « J’espère que nous arriverons à terme à être complètement neutre au niveau électricité, peut-être même à produire pour les voisins. » Une modernisation du site qui implique par ailleurs de préparer celles et ceux qui y travailleront demain.

Former les soudeurs de demain
Le défi est de taille. Portés par le programme EPR2 et par les besoins de la défense, les recrutements s’accélèrent. D’ici à 2032, Fives Nordon passera de 900 à 1 500 collaborateurs en France. Cela représente 600 recrutements, dont 200 à 250 sur le site de Nancy. L’entreprise s’appuie sur l’Académie Fives Nordon, organisme de formation comportant notamment une école de soudure de 12 boxes certifiée Qualiopi et Certimetal. Elle forme chaque année 1 500 stagiaires de la formation professionnelle : collaborateurs, salariés externes, demandeurs d’emploi, stagiaires… Depuis 2025, l’Académie est également retenue par la Région Grand Est pour former des demandeurs d’emploi au soudage dans le cadre du dispositif « Parcours Vers le Métier de Soudeur ». Pas moins de vingt bénéficiaires y ont déjà été formés. Valentin Vigogne, ancien cuisinier puis boucher, a suivi ce parcours de quatre mois. « Le profil recherché, ce sont des gens qui n’ont jamais soudé, mais qui sont motivés. C’est l’investissement que vous montrez à l’entretien qui fait que vous êtes choisi. Notre formateur est très pédagogue, on apprend très vite. C’est une fierté de souder et de laisser sa signature. »
L’Académie s’inscrit dans un maillage local dense. Une convention signée en 2021 avec le rectorat de Nancy-Metz la lie à différents lycées comme Jean-Prouvé ,Henri-Loritz, Ligier-Richier… S’y ajoutent le Pôle Formation UIMM Lorraine, , , l’Université de Lorraine et les écoles d’ingénieurs, dont les Mines Nancy et Polytech Nancy. « Dans la formation, il n’y a pas de concurrence, insiste Jean-Jacques Depuydt. Nous avons besoin des filières académiques, de l’alternance et de notre propre organisme interne pour compléter. » Pour la Métropole, l’enjeu dépasse l’entreprise : l’agence Lorr’up a créé un « welcome office » pour faciliter l’installation des nouveaux salariés et de leurs familles, sur un territoire dont la démographie recule. Une méthode à même d’inspirer d’autres territoires ?
Une recette à transmettre
Pour Mathieu Klein, la réindustrialisation du pays doit s’appuyer sur les atouts propres à chaque territoire. « Nous offrons l’accès à l’un des premiers pôles d’ingénieurs de France hors Paris, dans la seule région frontalière de quatre pays. Et Nancy est une métropole à taille humaine, qui limite la hausse de l’immobilier et la saturation des infrastructures que subissent d’autres métropoles, tout en offrant un cadre de vie de qualité. » En outre, le projet de Fives Nordon s’appuie sur l’accompagnement continu des services métropolitains et municipaux, qu’il s’agisse de permis, d’urbanisme, de relations avec les ABF ou de logistique.
Jean-Jacques Depuydt met en avant un autre ingrédient, tout aussi décisif : l’écoute des riverains, entretenue au fil des générations. « Pour eux, on fait partie du paysage, on a toujours été là. Mes prédécesseurs les ont écoutés, et c’est pour ça qu’on a cette synergie locale : on a toute cette histoire et on est restés connectés à cet environnement. Quand on doit recréer quelque chose, c’est plus compliqué. Mais il faut nécessairement ces ingrédients-là. » Des ingrédients qui devront essaimer dans d’autres projets en France pour mener à bien la stratégie nationale de réindustrialisation.
