
Les points clés
À retenir- À Eaubonne, la Clinique Mirabeau, l’association Jeune et Engagé et la mairie ont créé un film pour alerter les adolescents sur les graves dangers du protoxyde d’azote.
- Le projet est né de la rencontre entre Paul Aiss et un jeune patient devenu lourdement handicapé après avoir consommé ce gaz, puis de son échange avec Valérie Garot, directrice de la clinique.
- Le film et les ateliers organisés dans les collèges et lycées montrent concrètement les conséquences possibles de la consommation, notamment la paralysie, les atteintes cérébrales et la perte d’autonomie.
- Distinguée par le Groupe emeis et présentée à d’autres établissements de santé, cette démarche peu coûteuse pourrait être reproduite partout grâce à la coopération entre cliniques, communes et associations de jeunesse.
- Engagée depuis 2022 dans la lutte contre le protoxyde d’azote, la mairie d’Eaubonne entend poursuivre et élargir cette coopération avec la clinique et l’association.
À Eaubonne (Val-d’Oise), la Clinique Mirabeau (Groupe emeis) et l’association Jeune et Engagé sauvent des vies grâce à un film de prévention contre les dangers du gaz hilarant. Le récit d’une rencontre entre une directrice de clinique, un fondateur d’association et une commune, tous unis contre ce fléau et en avance sur la législation.
Dans les couloirs de cet établissement spécialisé en soins médicaux de réadaptation, un fauteuil roulant croise chaque semaine un adolescent qui, quelques mois ou quelques jours plus tôt, tenait encore debout. Le gaz hilarant, à la Clinique Mirabeau d’Eaubonne, dans le Val-d’Oise, ne fait plus rire personne. Ce produit appelé protoxyde d’azote n’a pourtant rien de récent ni de clandestin. Utilisé de longue date dans l’alimentaire, notamment pour faire monter la chantilly, il se présente sous forme de petites cartouches métalliques, vendues librement, y compris sur Internet. Depuis deux ans, la clinique, qui appartient au Groupe emeis, accueille des jeunes victimes de ce gaz aux effets parfois irréversibles sur le système nerveux. Il y a presque un an, son équipe a tourné, avec l’association Jeune et Engagé et le soutien de la mairie, un film de prévention pour alerter les adolescents sur les dangers de ce produit. Derrière ce projet, deux personnes que rien ne destinait à travailler ensemble : Paul Aiss, fondateur de l’association Jeune et Engagé, et Valérie Garot, directrice de la clinique.
La rencontre
Tout part d’une fracture du tibia. Paul Aiss roule en trottinette électrique quand la roue avant plonge dans un trou de chaussée. Il tombe, se casse le tibia, part à l’hôpital d’Eaubonne, revient chez lui la jambe plâtrée. En se relevant de son lit, il tombe une seconde fois et se casse une vertèbre. Direction la Clinique Mirabeau, pour une rééducation qui s’annonce longue.
Là-bas, il croise un jeune homme en fauteuil roulant. Un visage qu’il reconnaît : celui d’un garçon jugé quelque temps plus tôt lors d’un procès, au tribunal pour mineurs de Pontoise, où Paul Aiss est juge assesseur. Ce jour-là, le garçon avait été poursuivi pour avoir revendu du protoxyde d’azote, seul acte que la loi française sanctionne à ce jour sur ce produit. Le jeune homme le reconnaît aussi. Il ne dit rien. Il repart en fauteuil. Une kinésithérapeute glisse alors une phrase à Paul Aiss : ce garçon fait partie des patients victimes du protoxyde d’azote.
Quelques jours plus tard, les deux hommes se retrouvent au même moment dans la salle de rééducation. Cette fois, le jeune homme en fauteuil roulant se confie. Il raconte dans quel état il est, le combat qu’il mène pour réapprendre les gestes les plus simples, tout ce qu’il vit depuis qu’il a consommé une fois de plus, une fois de trop. Il accepte que Paul Aiss recueille son témoignage, à une condition : rester anonyme, ne jamais être filmé ni nommé. « Je le vois se battre pour réapprendre à marcher, réapprendre à s’asseoir », raconte Paul Aiss. Avant, se souvient-il, ce même garçon courait, pratiquait un sport, vivait sa vie comme n’importe quel jeune de son âge.
Paul Aiss troque sa casquette de patient pour celle de lanceur d’alerte, et demande à rencontrer la directrice de l’établissement où il séjourne. « Lui, il est à fond sur les jeunes. Moi, je suis à fond sur la santé et la prévention. Je pense que ça a matché tout de suite », résume Valérie Garot, la directrice de la clinique Mirabeau.
Cette rencontre s’inscrit dans une histoire plus longue à Eaubonne. Dès janvier 2022, la mairie avait pris un arrêté interdisant la consommation de protoxyde d’azote sur la voie publique, après les remontées de la police municipale et du service propreté sur les cartouches et bonbonnes retrouvées dans l’espace public. « On a senti assez rapidement que ça pouvait devenir un vrai problème pour nos jeunes et nos ados », explique Marie-José Beaulande, maire d’Eaubonne. La commune travaillait déjà avec l’association Jeune et Engagé, notamment sur le harcèlement scolaire, quand la Clinique Mirabeau est venue à sa rencontre. « Ils nous ont dit voir beaucoup d’effets graves sur les jeunes dans leur centre de rééducation. Il fallait alerter, se mettre ensemble », se souvient l’élue. Les premières réunions associant mairie, clinique et association remontent à juin 2024, quelques mois avant que l’idée précise du film ne prenne forme en décembre 2024. Bien avant la loi RIPOST qui a créé en août 2026 un délit d’inhalation de protoxyde d’azote en dehors de tout acte médical.
Les dangers du protoxyde d’azote
Inhalé, ce gaz attaque les gènes qui permettent aux vaisseaux sanguins et aux muscles de fonctionner, provoquant une carence en vitamine B12. La rééducation qui s’ensuit est imprévisible, car elle dépend du capital de vitamine B12 propre à chaque organisme : certains jeunes consomment plusieurs mois sans la moindre conséquence, d’autres subissent des dommages dès les premières prises. Le séjour le plus long enregistré par la clinique a duré 81 jours, entre hospitalisation complète et hôpital de jour, avant un retour en soins faute de progrès suffisants.
Certains patients ne remarchent jamais. Valérie Garot le sait, car elle le voit. Elle raconte le cas d’une jeune femme de 24 ans où la rééducation n’a rien donné, avec des séquelles physiques mais aussi cérébrales. Elle se rappelle aussi cette autre jeune femme venue la voir après un premier séjour de soins, pour postuler à un poste de secrétaire de remplacement. « J’ai réellement passé deux heures auprès d’elle, elle ne comprenait pas », se souvient la directrice. Le simple copier-coller d’une interface à une autre la laissait figée devant l’écran, incapable d’exécuter la commande. Elle poursuit : certains patients n’ont plus la capacité de réagir quand on leur lance une balle, un réflexe pourtant élémentaire.
« Le protoxyde d’azote, c’est pas ton pote ! »
“Le protoxyde d’azote, c’est pas ton pote !”, tel est le titre du film né de la rencontre entre Valérie Garot et Paul Aiss. Il met en scène un jeune de 17 ans qui consomme en soirée, en journée, tout le temps et se retrouve très vite à l’hôpital, puis en fauteuil roulant. À la demande de la mairie, une première version, jugée trop timide sur les conséquences cérébrales, a été retravaillée pour que les médecins y parlent plus directement du cerveau, avant validation par le conseil municipal.
Ce choix d’un format choc n’a rien d’anodin pour la mairie. « Il y a une dissonance totale entre l’effet principal du produit, qui est le rire, et les dommages gravissimes qui peuvent suivre, observe Marie-José Beaulande. Les jeunes ayant l’habitude de regarder des vidéos, ce format a naturellement été choisi. Il a aussi pour vertu de permettre plus facilement la discussion. »
La prévention sur le terrain
Aujourd’hui, plus personne ne peut échapper au film : il est accessible sur les écrans d’accueil des établissements scolaires d’Eaubonne et diffusé sur l’interface Pronote des parents d’élèves. Le dispositif s’appuie en réalité sur deux versions du film : une version courte, pensée pour marquer les esprits, diffusée sur l’espace Pronote des élèves, et une version plus longue, à vocation de santé publique, réservée à celui des parents. Le lancement officiel remonte à juin 2025, avec une réunion publique, la diffusion du film et les premières interventions en classe. Autour de la table, aux côtés de la clinique et de l’association, la mairie mobilise plusieurs services : le service jeunesse, qui assure le lien avec les collèges et le lycée, le centre communal d’action sociale et la police municipale, ainsi que les chefs d’établissement de l’Éducation nationale, qui ont accepté de relayer le film auprès des familles.
Il sert de point de départ aux ateliers que Paul a décidé de mener dans les classes des collèges et des lycées de la ville. « Vivre pour de faux ce qu’on ne veut jamais vivre pour de vrai. » C’est la doctrine que Paul Aiss a bâtie depuis quinze ans avec son association Jeune et Engagé, bien avant le protoxyde d’azote. Dans les classes, les adolescents tirent au sort les rôles d’un procès fictif : juge, procureur, avocat, un jeune incarnant la victime du protoxyde d’azote, un autre le vendeur reconnu coupable. Le fauteuil roulant, emprunté à la Clinique Mirabeau, occupe une place centrale dans la mise en scène. Paul Aiss songe désormais à y ajouter un second accessoire, déjà présent dans le film : un fauteuil percé, celui qu’on utilise pour aider un patient dépendant à faire ses besoins.
« L’idée, ce n’est pas de dire aux jeunes si c’est bien ou mal, mais de montrer ce que la dépendance physique peut avoir de plus intime : un adolescent qui se croit invincible, capable d’encaisser n’importe quoi, mais qui pourrait un jour ne plus être en mesure de faire ses besoins seul, et devoir à nouveau porter des couches, comme un enfant de trois ans », résume Paul Aiss. Pour lui, ce genre d’image parle davantage aux jeunes que n’importe quel discours de prévention classique.
La méthode produit des résultats mesurables. Valérie Garot en a un exemple tout proche : son assistante, dont l’un des enfants a suivi une intervention de Paul Aiss au collège, en est revenue chamboulée. « Il était content d’avoir assisté à cet atelier, ça lui a beaucoup parlé », rapporte la directrice. Selon Paul Aiss, des adolescents reviennent aussi voir leurs éducateurs, parfois plus d’un an après un atelier, pour dire qu’ils refusent désormais le produit qu’on leur propose.
Un projet duplicable
Le projet a été distingué aux « emeis Awards », puis présenté début juin à Biarritz devant la Fédération de l’hospitalisation privée, où plusieurs établissements extérieurs au Groupe emeis ont manifesté leur intérêt. Pour Valérie Garot, la reproductibilité tient à une équation simple : chaque clinique de rééducation est implantée dans une commune, et chaque commune peut compter sur une association de jeunesse. La méthode ne demande ni gros budget ni technologie particulière, seulement une volonté commune de l’ensemble des acteurs.
« Ma récompense, ce serait que ce film passe à la télévision, au quotidien, un peu comme les spots chocs contre l’alcool au volant », confie Valérie Garot. Au niveau local, Marie-José Beaulande veut poursuivre et élargir la coopération engagée avec la clinique et l’association : « Nous devons toucher encore plus de jeunes et de parents, insiste-t-elle. Nous allons nous réunir à nouveau prochainement pour définir ensemble de nouveau moyens de diffusion ». En attendant, à Eaubonne, un fauteuil roulant continue de circuler entre la clinique et les salles de classe.
